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Exploitation (de l’homme par l’homme)

lundi 25 juin 2012, par Nicholas VROUSALIS

Préalable conceptuel

Une relation d’exploitation présuppose au moins deux relata : un sujet et un objet. Le sujet et l’objet d’une instance d’exploitation ne peuvent pas être identiques (qu’est-ce que signifierait que A exploite sa propre personne ? On pourrait par exemple dire que A exploite ses compétences sportives supérieures, mais il ne s’agit pas de sa personne). Il est donc toujours vrai que si A exploite, alors A exploite toujours B, où B est une personne, une qualité, ou bien une chose non identique à A.

De plus, A doit être une espèce d’agent. Un homme, ou un lion, peuvent exploiter la faiblesse de leur adversaire, mais une pierre ne le peut pas. Cela n’exclut pas la possibilité que A soit un collectif d’individus (une nation, une classe, et ainsi de suite). Quant à B, quelle forme doit-il prendre ? On pourrait, par exemple, exploiter des matières premières, comme le pétrole. On pourrait aussi exploiter les attributs d’autrui, ou ses qualités, comme on exploite la faiblesse de défense de l’adversaire au football. On pourrait, finalement, exploiter les hommes. Le verbe “exploiter” provient du vieux français, et signifie “accomplir” ou “utiliser” et a été généralement appliqué aux choses et aux objets. La première utilisation se référant à une personne comme objet d’exploitation remonte probablement à Saint Simon (voir Bazard 1830), qui condamne, en passant, ‘l’exploitation de l’homme par l’homme’. Ce changement sémantique nous indique ce qui est illicite dans l’exploitation de l’homme par l’homme. J’y reviendrai plus tard.

A propos de l’exploitation de l’homme par l’homme : on a deux variables qui font allusion aux personnes, A et B, et un verbe. Avant de commencer l’enquête sur les conditions qui sont suffisantes et nécessaires pour qu’il y ait exploitation, ou tenter de fournir une définition, nous devrions nous attaquer à certaines nuances conceptuelles et morales. Il faut d’abord souligner qu’il est possible que A exploite B, alors qu’aucun des deux ne le sache. A, par exemple, vend son manteau, qui ne vaut rien, à B, pour un prix très élevé. B, quant à lui, en a grand besoin pour se protéger du froid. D’une part, A croit que B est un millionnaire excentrique, et donc que son offre n’est pas déraisonnable. D’autre part, B accepte l’offre parce qu’il croit que A est plus pauvre que lui. Dans cet exemple, A ne croit pas exploiter, et B ne croit pas être exploité. Néanmoins ces deux croyances sont fausses. A pourrait, en outre, exploiter B sans qu’ils ne se connaissent : A pourrait être un patron d’un atelier de misère [sweatshop] et qui n’a jamais rencontré ses travailleurs, y compris B.

Autre précision importante : les philosophes diffèrent dans leurs convictions quant au fait de savoir si l’exploitation de l’homme par l’homme est moralement injustifiée, illicite, ou moralement condamnable, si elle consiste ou non en une forme de transgression morale. Voici une série de points de vue possibles et leurs implications :

Une action est moralement condamnable si et seulement s’il y a une raison morale de ne pas la faire (je vais préciser cette définition dans un instant). Supposons que l’exploitation soit moralement illicite. Le fait que l’action X commise par A soit illicite, n’implique pas que A doive être blâmé pour X (A est condamnable pour une action Y si, et seulement si, il est approprié qu’il se sente coupable d’avoir fait Y). Ainsi, par exemple, il est moralement condamnable de ne pas recycler, mais personne ne voudrait blâmer quelqu’un pour l’avoir omis s’il n’existe pas de moyens institutionnels ou autres qui facilitent le recyclage (si par exemple il faut aller jusqu’à l’autre bout de la ville pour recycler trois bouteilles en plastique et une canette de bière). On pourrait donc affirmer que l’exploitation est moralement condamnable et, en même temps, absoudre l’exploiteur de tout blâme.

Une autre possibilité est que l’exploitation ne soit pas moralement illicite tout court. Cette thèse pourrait être préconisée par les marxistes qui pensent que Marx n’a défendu aucune théorie de la justice, et qui par conséquent ne pensent pas que les actions des exploiteurs capitalistes soient injustes. Cet argument se présente de deux manières. La version simpliste (et peu plausible) affirme que Marx ne pensait pas que l’exploitation soit injuste, et donc pas moralement mauvaise. De plus, selon cette variation, Marx pensait aussi que l’exploitation, en tant que telle, n’est pas non-moralement mauvaise (des maux non-moraux sont des phénomènes comme la faim, la maladie, la douleur, etc.). La version sophistiquée (et plausible) affirme que l’exploitation n’est pas moralement mauvaise, tout en prétendant qu’elle est non-moralement mauvaise. L’exploitation est un phénomène social pertinent, comme la maladie ou la faim, en ce qu’elle étouffe le potentiel humain et prive les gens de la possibilité de se réaliser soi-même (voir Wood 2004 pour une défense de la thèse sophistiquée).

Ceux qui croient que l’exploitation est moralement condamnable doivent clarifier deux questions de plus. Ils doivent d’abord dire s’ils croient que l’exploitation est un mal pro tanto, ou bien une transgression qui est mauvaise toutes dimensions morales considérées. Un acte est mauvais pro tanto si, et seulement si, il y a une raison morale de ne pas le commettre. Un acte est mauvais, toutes dimensions considérées, si on ne doit pas le faire, après une réflexion équilibrée de multiples/différentes raisons.

Il est peut être, toutes dimensions considérées, moralement acceptable de nuire un innocent pour sauver des milliards de vies si, par exemple, c’est le seul moyen pour y arriver. Ça ne veut pas dire que l’acte en question n’est pas pro tanto mauvais. Une distinction pertinente, élaborée par le philosophe britannique W. D. Ross (1930), contraste les devoirs moraux prima facie et des devoirs absolus. Le problème avec cette distinction est que, à l’égard des devoirs prima facie, la raison morale initiale n’a aucun poids après que l’acte ait été commis, ce qui est trompeur dans ce cas-là. Sans doute, il y a des cas où le dommage apporté à autrui ne comporte effectivement aucun poids moral, lorsque, par exemple, on ne tient pas sa promesse d’assister à une fête pour emmener sa mère à l’hôpital. Néanmoins de nombreuses normes conservent un certain poids, même si on décide, à juste titre, de les transgresser (voir Kagan (1991) pour une critique pertinente de Ross).

Pourquoi ces raisons pro tanto sont-elles pertinentes par rapport à l’exploitation ? Comme on le verra, l’exploitation pourrait profiter à tous, y compris aux exploités. Cela veut dire qu’il pourrait y avoir des cas où des devoirs pro tanto de ne pas exploiter pourraient être outrepassés par certains devoirs, comme par exemple le devoir de promouvoir le bien-être global.

Finalement, ceux qui croient que l’exploitation est moralement illicite, doivent aussi expliquer si et comment les devoirs ou obligations de non-exploitation seront imposés. Dans certains cas, l’exploitation sera illicite, et pourrait être illicite, toutes proportions gardées. Mais même dans ces cas, l’imposition reste une question distincte, c’est-à-dire : cette obligation morale absolue doit-elle être imposée par la loi (ou bien, dans la conception kantienne, ces obligations sont-elles juridiques ou éthiques) ?

Caractéristiques sociales générales de l’exploitation

La plupart des interactions sociales peuvent être modélisées et évaluées à la lumière de leurs conséquences. Ces conséquences peuvent être à somme négative, à somme nulle ou à somme positive. Supposons que ce qui est important pour la bonne vie de tous s’appelle “widgets”. Une interaction à somme négative implique une somme (globale) négative de widgets. C’est un cas d’interaction à somme négative lorsque A, par exemple, tire sur B et que le pistolet explose et les blesse tous les deux. A et B sont tous les deux lésés en termes de widgets. Une interaction à somme nulle est celle dans laquelle la somme des widgets est nulle. Par exemple, si je gagne 10 widgets, mais que cela implique que tu en perdes 10, alors il n’y a pas de gain global. C’est pour cette raison, d’ailleurs, que le profit économique ne peut pas être créé au niveau de la circulation des marchandises, selon Karl Marx. Ici l’avantage du vendeur est la perte de l’acheteur (et inversement). Finalement, une interaction à somme positive est celle qui génère un surplus au-delà de la somme des widgets que les agents auraient eue s’il n’y avait pas eu d’interaction entre eux.

L’exploitation pourrait être plus fréquente dans les situations à somme négative ou à somme nulle que dans les autres cas de figure. C’est sans doute pour cette raison qu’il est plus difficile de plaider la cause de l’exploitation dans les situations à somme positive. Mais c’est aussi plus intéressant. Par ailleurs, des interactions sociales à somme positive sont aujourd’hui la norme dans la sphère économique. Le pouvoir de production de l’humanité, peu importe la manière dont il est mesuré, a plus que quintuplé au cours des 200 dernières années. Cette croissance économique a presque toujours été accompagnée par la misère, l’humiliation et l’inégalité. Le capitalisme à ces deux visages se présente sous ces deux formes. Pourtant personne ne peut lui reprocher son appétit pour l’accumulation (et surtout pas les Marxistes : voir, par exemple, la première partie du Manifeste du Parti communiste). En effet, la reproduction de cet appétit pour l’accumulation (ou appât du gain) est probablement la seule chose que le capitalisme réussit très bien.

Dans les interactions à somme positive ce qui est important c’est la distribution du surplus généré par les interactions sociales. L’exploitation économique est principalement préoccupée par la distribution de ce surplus : autrement dit, l’exploitation dépend directement de la répartition du surplus. Par ailleurs, un surplus ne se trouve pas seulement dans le contexte des relations d’emploi : les amitiés, les familles, et bien d’autres relations personnelles peuvent générer des surplus. Par conséquent, l’exploitation joue un rôle même dans le contexte de ces relations.

Enfin, on doit souligner que l’exploitation est une caractéristique importante et omniprésente dans le monde contemporain. Aujourd’hui, la distribution du surplus de l’économie globale est extrêmement inégale, ce qui est en partie dû à l’exploitation, mais qui contribue aussi, en même temps, à sa reproduction. De plus, l’omniprésence des phénomènes comme les travailleurs immigrés, les ateliers de misère, la traite des humains, la prostitution, les ‘working poor’ etc. montrent que l’étude de l’exploitation est plus que jamais d’actualité.

Approfondir la conception de l’exploitation

Dans quelles circonstances l’exploitation de l’homme par l’homme a-t-elle lieu ? Quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes pour qu’il y ait exploitation ? Pour répondre à ces questions, nous pourrions commencer par identifier les conditions les plus simples impliquées dans la logique du concept même, à savoir :

A exploite B si et seulement si
(1) A tire un avantage,

Il est impossible de trouver un cas où il y a exploitation de l’homme par l’homme mais l’exploiteur n’en profite pas. Autrement dit : dans le cas où A essaie de, mais ne parvient pas à tirer un profit de B, il n’y a qu’une tentative d’exploitation (qui a échoué). Ainsi le bénéfice que A doit tirer ne peut pas venir de n’importe quel agent, mais doit être retiré d’une interaction causale avec B, la victime de l’exploitation. En outre, A ne pourrait pas exploiter B s’ils vivaient dans deux mondes séparés où ils n’auraient jamais eu de relation sociale. La deuxième condition nécessaire et suffisante pour qu’il y ait exploitation est donc la suivante :

(2) de l’interaction avec B,

Néanmoins, ces deux conditions prises ensemble (1) et (2) ne sont pas encore suffisantes pour déterminer si nous sommes en présence d’un cas d’exploitation. Si elles suffisaient, alors toute transaction constituerait un cas d’exploitation. Ceci est évidemment faux, et signifie qu’on a besoin d’un ensemble de conditions supplémentaires :

(3) en vertu du fait que ___________________

Exploiter, c’est tirer avantage, ou tirer parti d’une interaction avec autrui à son détriment. Qu’entend-t-on, toutefois, par « au détriment d’autrui » ? Pour mieux comprendre il faudrait compléter l’ensemble des conditions suffisantes et nécessaires pour qu’il y ait exploitation en définissant la troisième condition (3). Pour définir cette troisième condition, nous avons besoin d’une théorie, d’une conception de l’exploitation. La théorie est la seule façon systématique que nous avons pour comprendre le monde. Je procède donc vers des conceptions différentes de l’exploitation différentes de l’exploitation, des différentes façons de compléter ce tableau éthique.

L’exploitation en tant que dommage

La notion de dommage se trouve au sein de presque toutes les théories libérales. On peut interpréter un dommage comme une atteinte portée aux intérêts d’une personne (voir Feinberg 1987). Si on me frappe, mon bien-être diminue par rapport à la situation contrefactuelle dans laquelle on ne m’aurait pas frappé. Certains libéraux croient que la caractéristique essentielle du libéralisme est le principe dit “principe de non-nuisance”. Selon ce principe, les individus devraient être libres de faire à peu près ce qu’ils veulent, tant qu’ils ne causent pas de dommages pas aux autres. Ne pas causer de dommage à autrui est la seule limite morale imposée à la liberté des citoyens dans leurs relations au sein d’un Etat libéral. En fait il est très probable que cela ne soit pas la caractéristique distinctive du libéralisme, lequel repose aussi sur une réticence générale à recourir à la coercition pour imposer une conception particulière du bien ou de la vie bonne (voir Raz 1986). En tous cas, ce qui nous intéresse ici, c’est de savoir comment le dommage pourrait nous fournir une définition de l’exploitation.

(3.i) A cause du dommage à B.

Manifestement, (3.i) ne complète pas l’ensemble des conditions suffisantes pour l’exploitation. Par exemple, si A et B participaient à une course, où A gagne et B perd, B ne peut faire valoir aucune condition d’exploitation envers A. Cela nous semblerait bizarre si B disait à A “tu m’as exploité” après la fin de la course. De plus, la condition (3.i) n’est pas nécessaire. Afin de défendre cela, envisageons le scénario suivant :

A et B vivent sur des terres qu’ils ont en commun et ils gagnent 5 widgets chacun (α). Puis Α a une idée : il va clôturer ces terres et va embaucher B comme ouvrier sur un contrat d’atelier de misère : B travaillera tous les jours, produisant un surplus de 96 widgets. A ne travaillera pas du tout. De ce surplus, A obtiendra 95 widgets et B en obtiendra 1 (β). Intuitivement, un tel contrat, et la distribution qui en résulte, ressemblent à une exploitation. Le fait qu’il y ait une troisième possibilité, où il y aurait un partage du surplus à parts égales (γ), accentue le sentiment d’exploitation dans la situation (β).

(gain A, gain B)

(α) avant clôture : (5, 5)
(β) après la clôture, un contrat : (100, 6)
(γ) après la clôture, un contrat avec égalité des revenus : (53, 53)

Notons que, si A exploite B dans (β), alors le dommage n’est pas une condition nécessaire à l’exploitation. En effet, le bien-être de B est ici (β) plus élevé par rapport à l’absence d’interaction avec A (α). B n’est donc pas lésé par rapport à cette interaction avant clôture, bien qu’il soit lésé par rapport à une situation où A et B sont sur un même pied d’égalité (γ).

Certains philosophes croient que la notion de dommage ne nous apprend rien sur la licité morale d’un acte. A peut causer du dommage à B avec le consentement de B, par exemple lorsque B se livre à une forme de masochisme. Ce qui est important, disent-ils, c’est le dommage qui n’est pas volontaire ou non-consensuel. En effet, les partisans de cette thèse prônent que le seul véritable cas de dommage est le dommage non-consensuel. C’est donc ce genre de dommage qui complète notre définition :

(3.ii) A cause un dommage non-consensuel à Β.

Une question importante, ici, consiste à savoir ce qu’est-ce le consentement. Certaines formes de consentement ne sont pas libres. C’est le cas, par exemple, lorsque quelqu’un me menace avec une arme et me force à signer un document qui lui donne droit à mes propres biens. D’autres formes de consentement sont irrationnelles. C’est le cas, par exemple, lorsqu’une personne qui aime sa vie signe sa condamnation à mort sous l’influence de drogues. Enfin, d’autres formes de consentement dépendent d’un manque d’information. C’est le cas, par exemple, si je signe un morceau de papier qui autorise mon exécution sans le savoir à cause d’une manipulation, etc. Nous avons donc besoin d’une définition claire du consentement libre, rationnel, et éclairé, c’est-à-dire bien informé.

Cette définition révisée suffirait-elle à fournir une condition suffisante à l’exploitation ? Prenons un exemple. Si quelqu’un me vole de l’argent dans la rue et s’enfuit, l’interaction satisfait les conditions (1), (2), et (3ii). Pourtant, ce n’est pas une instance d’exploitation, car le vol et l’exploitation sont des choses distinctes : des voleurs, par définition, volent, mais ils ne sont pas, en tant que tels, nécessairement des exploiteurs (un vol pourrait être une forme d’exploitation s’il est systématique et utilise la vulnérabilité d’autrui. Je reviendrai sur cette question).

Le dommage non-consensuel constitue-t-il une condition nécessaire à l’exploitation ? Non, pour les raisons auxquelles j’ai fait allusion précédemment. L’exemple de la clôture montre que le surplus social peut être partagé très inégalement même si les deux parties en tirent profit, et même si les parties offrent leur consentement libre, rationnel et informé à β. Néanmoins (β) semble être un cas d’exploitation.

La définition de l’exploitation comme dommage non-consensuel n’est pas satisfaisante. Plus généralement, il est peu probable que le consentement puisse nous aider à comprendre l’exploitation. La raison en est simple : l’exploitation est un phénomène objectif, dans le sens qu’elle a à faire uniquement avec le type d’interaction dans lequel l’agent est engagé avec d’autres et les relations de pouvoir entre ces agents (et par conséquent indépendante d’attitudes ou d’états mentaux).

L’exploitation comme absence de la réciprocité

Une autre tentative possible pour compléter la définition de l’exploitation fait appel à une théorie de non-réciprocité. La réciprocité est un concept difficile à définir et je ne vais pas essayer d’en donner une définition ici. Une conception de l’exploitation possible qui aurait recours à la notion de non-réciprocité pourrait se compléter ainsi :

(3.iii) A reçoit quelque chose de B sans rien donner à B en retour.

De tels exemples de non-réciprocité représentent des cas limites d’un échange inégal. En effet, certains ont maintenu que Karl Marx (1992) proposait une définition de l’exploitation fondée sur l’idée d’échange inégal ou non-réciproque. L’idée semble être que les allusions de Marx à l’ouvrier, qui travaille “gratis pour le capitaliste” ou bien qui effectue un travail “non-rémunéré” suffiraient pour décrire les cas d’exploitation de l’homme par l’homme.

Il faut examiner cette position plus attentivement. Que dit Marx ? Selon lui, une partie de la journée du travailleur est consacrée à la production de sa propre subsistance. Supposons, un instant, qu’il y ait une correspondance entre la quantité de temps que le travailleur consacre à sa propre subsistance et la valeur monétaire, i.e. le salaire, qu’il reçoit en échange du travail fourni (cette hypothèse est liée à un problème central dans la pensée marxiste, celui de traduire les valeurs du travail en prix sur le marché. Pour cette problématique, appelée « le problème de la transformation », voir Cohen (1988) et Roemer (1982)). Le salaire de l’ouvrier vaut, ou représente, par exemple, 6 heures du temps de travail journalier. Le capitaliste ne va pas, cependant, laisser l’ouvrier partir avec ses 6 heures de temps de travail. S’il le faisait, il n’y aurait pas de gain, et sans gain, il n’y aurait pas de profit pour le capitaliste. Ainsi le capitaliste contraint le travailleur, dans son contrat, à travailler 12 heures par jour. Le salaire de l’ouvrier correspond à 6 heures de travail (mesurées par la quantité de travail qu’il pourrait acheter avec son salaire), ce qui est aussi le prix d’équilibre sur le marché du travail. Pourtant, le travailleur travaille pendant 12 heures. Il travaille donc gratuitement pour le capitaliste pendant 6 heures par jour.

Ainsi, Marx définit “le taux d’exploitation” par le calcul du ratio de S / V, qui est le ratio du travail non-rémunéré (S = 6 heures) sur le travail rémunéré (V = 6 heures). Le taux d’exploitation dans cet exemple est de 100% (voir ch. 18 de Marx (1992) pour plus de détails).

Ainsi donc, une définition de l’exploitation fondée sur l’échange inégal a l’avantage de nous fournir directement des mesures quantifiables utilisables par les sciences sociales. La définition (3) serait donc complétée par :

(3.iv) A reçoit quelque chose de B sans rien donner à B en retour, de telle sorte que : (a) B reçoit moins de travail qu’il n’en fournit à Α, (b) A reçoit plus de travail qu’il n’en produit en s’appropriant un surplus de travail produit par B.

(Rappelons que A et B peuvent représenter des classes sociales et que la “consommation” du travail se réfère simplement à la consommation d’un ensemble de biens [bundle] que l’agent pourrait consommer avec son salaire.)

Quelle que soit l’utilité d’une définition fondée sur l’échange inégal, celle-ci ne constitue évidemment pas une condition suffisante pour l’exploitation. Par exemple, offrir un cadeau n’implique pas nécessairement de l’exploitation : si B transfère de la valeur-travail à Α sous forme de cadeau, tous les deux commençant à positions égales, A consommera plus de travail que B. Mais personne (et certainement pas Marx) ne pense sérieusement que des cadeaux impliquent un forme d’exploitation. Quels échanges inégaux constitueraient alors un véritable cas d’exploitation ?

Deux possibilités s’offrent à nous : soit nous affirmons qu’un échange inégal représente une exploitation quand, et seulement quand, une personne est contrainte ou forcée à travailler ; soit nous affirmons qu’un échange inégal est un cas d’exploitation quand et seulement quand il y a une injustice ou une iniquité de la distribution du surplus. Je commence par la première hypothèse.

L’exploitation en tant que non-réciprocité forcée

Beaucoup de marxistes, mais aussi quelques libéraux de gauche, répudient la définition de l’exploitation fondée sur l’échange inégal en prétendant que Marx n’a pas soutenu une définition ‘technique’ d’exploitation. En revanche, ils affirment que l’exploitation est une forme de sur-travail forcé qui n’est pas payé (voir, par exemple, Peffer, 1990). Cette définition a l’avantage exégétique de s’accorder sous plusieurs aspects avec ce que Marx a écrit. Elle présente aussi une conception simple de l’exploitation, qui s’accorde avec des arguments traditionnels contre l’exploitation en général, et contre l’exploitation dans le capitalisme, en particulier.

Il nous faut maintenant faire une digression à propos de la signification des termes ‘force’ et ‘coercition’, car la force et la coercition décrivent des événements distincts. Être forcé à faire X signifie l’absence d’une alternative raisonnable ou acceptable à faire X. La coercition peut impliquer la force, dans le sens précédent, quand, par exemple, A menace B avec un pistolet pour qu’il lui donne de l’argent : A force B à le lui donner. Cependant, le contraire n’est pas vrai. Le vent, par exemple, peut forcer, mais il ne peut pas contraindre. La coercition donne un visage à la force, car la coercition seule présuppose un agent. À la lumière de cette distinction, on peut mieux comprendre certaines affirmations centrales de la sociologie historique.

Depuis l’antiquité, toutes les sociétés ont impliqué des surplus sociaux, générés par la coopération sociale. Mais dans toutes ces formations que la société humaine a connues jusqu’à aujourd’hui, il y a toujours eu une petite partie de la société, une classe, qui détient le contrôle de ce surplus et qui en a un accès. Dans les sociétés anciennes, par exemple, ce sont généralement les propriétaires d’esclaves qui s’approprient et qui contrôlent le surplus créé par les esclaves. Il y a, bien sûr, d’autres classes dans cette société, comme les prêtres, les politiciens et l’État, qui absorbent une partie du surplus. Mais ils ne sont tous que des parasites de second ordre, c’est-à-dire qu’ils sont des parasites de la classe qui absorbe le surplus des producteurs directs. Les parasites du premier ordre sont les propriétaires d’esclaves.

Sous le féodalisme, ce sont les serfs féodaux qui produisent le surplus et les seigneurs féodaux qui se l’approprient et le contrôlent. Les serfs passent une partie de leur temps à travailler pour eux-mêmes, et l’autre partie à travailler pour le seigneur féodal. Puis, le seigneur embauche les prêtres, les fonctionnaires, etc. Ces derniers sont aussi des parasites de second ordre.

Sous l’esclavage et le féodalisme, l’exploitation se réalise au moyen de la coercition directe. Le capitalisme partage certaines caractéristiques avec les sociétés esclavagistes et le féodalisme : sous le capitalisme, le surplus appartient toujours à, et est contrôlé par, une seule classe de la société, dans ce cas, les capitalistes. Mais, au contraire de l’esclavage et du féodalisme, le mode de l’exploitation capitaliste ne recourt pas la coercition directe. Aucun capitaliste n’est autorisé par la loi à contraindre quelqu’un de manière coercitive à travailler pour lui. Par ailleurs, si la loi est appliquée, comme elle l’est dans la plupart des pays capitalistes, les travailleurs ont plus de contrôle formel sur leur propre force de travail.

Les Marxistes prétendent pourtant que les travailleurs sous le capitalisme sont forcés, par leur situation économique, à travailler pour des capitalistes. C’est ce caractère de force dans la relation entre les capitalistes et les travailleurs qui caractérise, selon ces penseurs, le cas de l’exploitation sous le capitalisme (voir ch. 13 de Cohen 1988 pour un traitement lucide de la thèse que les travailleurs sont contraints de travailler dans les sociétés capitalistes).

La définition de l’exploitation basée sur la force permet de compléter (3) de la manière suivante :

(3.v) en produisant un surplus, B fait du travail forcé et non-réciproqué par A.

Cette théorie de l’exploitation combine les définitions fondées sur l’échange inégal avec celles fondées sur la force. Sous le capitalisme, disent certains Marxistes, il y a encore de l’exploitation, même s’il n’y a plus de coercition. En effet, la force économique est l’antécédent causal de l’exploitation et sa nécessaire condition. Un des instruments de domination qui préserve et maintient cette force, quoique indirectement, est l’État capitaliste. L’État est, bien sûr, une sorte de parasite de second ordre, mais aussi l’élément de coercition officiel de la propriété privée et son porte-parole (voir, par exemple, Althusser 1970). L’État est donc chargé à la fois de faire respecter les droits de la propriété capitaliste (les rendant efficaces) et de diffuser l’idéologie capitaliste à grande échelle. Grâce à ces deux fonctions, il assure que la propriété capitaliste privée sera maintenue et reproduite, et que, par conséquent, la grande majorité des ouvriers (normalement plus de 80% de la population de n’importe quel pays capitaliste) continuera à produire pour les capitalistes.

Cette nouvelle tentative de compléter la définition est-elle satisfaisante ?

Voici la forme générale d’un argument qui montre que la non-réciprocité forcée n’est pas une condition suffisante pour l’exploitation. Toutes les sociétés d’État-providence pourvoient au bien-être des malades et des handicapés. Ces bénéficiaires de l’aide sociale reçoivent un transfert net de travail des personnes non-handicapées. Ces derniers sont, en outre, parfois forcés, par l’État, à s’engager dans ces transferts nets. Mais personne ne voudrait dire que les personnes handicapées ou les malades sont des exploiteurs (sauf peut-être certains idéologues du capitalisme). Marx, pour sa part, ne serait certainement pas d’accord (voir, par exemple, ch. 1 de sa Critique du programme de Gotha, Marx 1937). Quelqu’un pourrait répondre que cela constitue un cas d’exploitation, mais ajouter que toutes les formes d’exploitation ne sont pas immorales. La prémisse de cette réponse peut être contestée : si B dit à A “tu m’exploites”, et que ce qu’il dit est vrai, alors il semble qu’il y ait quelque chose de mal dans ce que fait A, ou dans les conséquences de ce qu’il fait. Mais, en tout cas, la réponse élude la question : on veut savoir quelles formes d’exploitation sont illicites ou mauvaises, et il semblerait, à la lumière des contre-exemples, que la définition fondée sur la force n’implique pas d’exploitation illicite.

La non-réciprocité forcée constitue-t-elle une condition nécessaire pour l’exploitation ? Non. Voici un exemple proposé par John Roemer (1989) : B possède un morceau de terre qui lui fournit assez pour vivre : il peut mener une vie décente tout en travaillant sur sa propre terre. D’autre part, A possède un morceau de terre, qu’il a hérité de son grand-père, et qui est beaucoup plus productif que celui de B. A propose à B de travailler sur sa terre, ce qui fournira à B un certain nombre de widgets N (N dépasse ce que B aurait pu gagner sur sa propre terre). Néanmoins, tout le surplus produit au-dessus de N appartiendra à A, qui ne travaillera pas du tout. Roemer prétend, plausiblement, que cette interaction constitue une forme d’exploitation. Mais B n’est pas forcé de s’y soumettre, car il a des alternatives raisonnables puisqu’il peut mener une vie décente tout en travaillant sur sa propre terre. Donc la non-réciprocité forcée n’est pas une condition nécessaire à l’exploitation. Pour comprendre pourquoi cette conclusion est importante, envisageons une situation plus réaliste où certains travailleurs choisissent de travailler pour un capitaliste, mais ont la possibilité de gagner une vie décente en travaillant dans une ferme, ou bien de profiter des bénéfices de l’État- providence (supposons que le système de protection sociale soit suffisamment généreux). Selon la définition fondée sur la force, ils ne pourront pas être exploités, car ils ne sont pas forcés à travailler.

Comme je l’ai déjà indiqué, A est forcé de faire X si, et seulement si, A fait X et qu’il n’y a pas d’alternatives raisonnables ou acceptables à faire X. Ce qui compte, comme alternative raisonnable, peut varier en fonction du temps, des conditions générales du développement social, etc. Pourtant Roemer semble avoir réfuté les définitions fondées sur la force, indépendamment de l’interprétation exacte du ‘raisonnable’ ou de l’ ‘acceptable’. Par ces exemples, Roemer soutient que le problème ne réside pas dans le travail forcé, mais plutôt dans l’injustice dans la répartition des ressources aliénables (dont la terre n’est qu’un exemple). L’injustice des ressources aliénables complète donc, selon Roemer, l’ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour qu’il y ait exploitation.

L’exploitation en tant qu’injustice distributive

Selon la théorie fondée sur l’équité, l’exploitation existe si, et seulement s’l y a un échange injuste entre A et B, tel que :

(3.vi) B souffre d’une injustice distributive

La formulation contenue dans (3.vi) est trop vague. Je propose donc de diviser les théories de l’injustice en deux catégories : celles qui se fondent sur un prix injuste et celles qui se fondent sur une distribution injuste des ressources. En fait, la doctrine du juste prix est soit fausse, soit elle se fonde sur la théorie de l’injustice distributive. Mais, pour l’instant, on doit expliquer le point de vue du juste prix. Selon ce dernier, ce qui complète (3) est :

(3.vii) B reçoit un prix injuste (peu importe ce qu’il vend, y compris sa force de travail).

L’idée du juste prix remonte aux Scolastiques, et inspire en grande partie la critique de la critique du capitalisme proposée par les Socialistes Ricardiens. Selon eux, les travailleurs, sous le capitalisme, ne reçoivent pas le produit total de leur travail en raison des monopoles et des imperfections du marché. Retirons ces imperfections, disaient-ils, et le travailleur obtiendra le produit total de son travail, sur lequel il a un droit naturel. Autrement dit, le juste prix du travail est équivalent au produit entier du travail. Une variation moderne de cette théorie a été récemment défendue par Alan Wertheimer (1999). Wertheimer est un libéral qui cherche à donner un sens au concept d’exploitation, sans recourir aux prémisses socialistes. Il affirme que le prix du travail est juste dans le cas où le prix réel (actuellement payé) est suffisamment proche du prix qui serait payé dans des conditions de concurrence parfaite. Ainsi, par exemple, si A trouve B dans un ravin et lui demande 100$ pour lui lancer une corde (qui coûte beaucoup moins cher) pour l’en sortir, son offre est une forme d’exploitation.

Est-ce une explication satisfaisante de l’exploitation ? Probablement pas.

On peut se douter du fait que l’on exploite seulement lorsque lon ne paie pas le prix qu’un produit aurait eu sur un marché assorti de condition de concurrence parfaite. Par exemple, A peut être une personne très pauvre qui demande à B un prix anormalement élevé, en sachant que B est extrêmement riche. Cela ne semble pas être un cas d’exploitation. De même, il semble bizarre de dire que, si le Sénégal érigeait des barrières tarifaires pour protéger ses industries nationales, ce qui aurait pour conséquence une hausse des prix intérieurs au-dessus des niveaux concurrentiels, le Sénégal, par la suite, exploiterait les touristes Belges qui s’y trouvent. L’idée du juste prix n’est donc pas une condition suffisante de l’exploitation.

Par ailleurs, on peut raisonnablement supposer qu’un prix compétitif fournisse une condition nécessaire à l’exploitation. Envisageons une société où les femmes seraient payées pour donner naissance à des bébés et où les femmes seraient très nombreuses, tandis que les hommes seraient très rares. Les femmes travailleraient donc pendant de longues heures, alors que les hommes travailleraient peu, mais gagneraient beaucoup plus, à cause de leur rareté, bénéficiant en plus de l’activité des femmes. Ces hommes sembleraient exploiter les femmes, mais dans ce cas il n’y aurait pas de barrière à la concurrence, et donc pas de prix injuste selon Wertheimer.

La théorie fondée sur le prix compétitif semble donc trop ‘conventionnaliste’ pour saisir la dimension normative de l’exploitation. Une variante importante de cette théorie est la théorie de la productivité marginale, préconisée par les économistes néoclassiques (voir, par exemple, Clark 1902). Ces économistes prétendent qu’un marché en concurrence parfaite, et seulement un tel marché, permet d’attribuer une rémunération à chaque “facteur de production” (travail et capital) correspondant à la contribution à la production de chacun de ces facteurs. Constatons que qualifier le capital de ‘facteur de production’ est une démarche profondément idéologique, parce qu’elle présuppose que le capital est productif. Selon ces théoriciens de la ‘productivité marginale’, la contribution à la production doit être mesurée conformément à la productivité de chaque ‘facteur’, c’est-à-dire à la quantité de widgets générés pour chaque unité de ce facteur ajoutée à la production.

Selon ce point de vue, l’exploitation a lieu si, et seulement s’il y a des monopoles qui ne récompensent pas les ‘facteurs de production’ conformément à leur productivité marginale. Mais quelle est la contribution du capitaliste à la production ? Posséder des choses ne constitue pas, en soi, une activité productive. Pourtant, les capitalistes, en tant que tels, ne font que posséder des ressources productives ; toutes les activités productives s’appuyant, par définition, sur le travail (y compris la création des idées, la production manuelle, etc.). La réponse pro-capitaliste, évidemment, consiste à dire que les capitalistes prennent des risques avec leur argent, et donc méritent une récompense pour ces mêmes risques. Cet argument fait appel à l’idée que le profit est une espèce de récompense pour l’attente, dont l’économiste britannique Alfred Marshall (1890) remarque, avec une dose d’ironie, que le baron de Rothschild doit être récompensé seulement avoir attendu. L’affirmation selon laquelle les capitalistes méritent une récompense pour la prise de risque est peut-être idéologique et donc fausse. Mais on doit se poser une question préalable : pourquoi mériterais-je une récompense pour ce que je risque si ce que je risque ne m’appartient pas dès le départ ? Je pourrais créer des choses merveilleuses avec ton manteau, mais je ne mériterais pas, de ce fait, la valeur que j’en gagnerais, ou que j’y ajouterais. En d’autres termes, si la propriété privée capitaliste est un genre de vol, alors nulle récompense n’est légitime. La question du juste prix semble donc nous entraîner naturellement vers la question de la légitimité de la propriété privée. La doctrine du juste prix se fonde donc sur la théorie de l’injustice distributive.

Les partisans de ce point de vue parlent d’injustice dans la distribution des ressources, plutôt que de se préoccuper du juste prix :

(3.viii) B reçoit une partie injuste des ressources productives (les moyens de production).

Parmi les plus ardents défenseurs de ce point de vue, on trouve des marxistes anglo-saxons, tels que John Roemer et G. A. Cohen.

La critique philosophique la plus claire du concept d’exploitation a été écrite par Roemer (1982, 1985). Roemer a soutenu que l’exploitation en elle-même est un phénomène moralement secondaire. Selon lui, c’est plutôt la distribution des ressources productives qui est au cœur de notre intérêt pour l’exploitation. Pendant des années, Roemer (inspiré par les travaux de Cohen et Erik Olin Wright) a développé une taxonomie ingénieuse et élégante des formations sociales, qui lie la distribution des ressources avec la théorie de l’histoire de Marx (le matérialisme historique). Roemer a prouvé une série de théorèmes mathématiques de correspondance entre exploitation et inégalité des ressources, d’une part, et entre exploitation et classe sociale, d’autre part. L’exploitation féodale, par exemple, consiste en une propriété inégale de la force du travail (on parle de propriété inégale efficace, c’est-à-dire imposée par l’État). L’exploitation capitaliste abolit l’exploitation féodale et consiste en une propriété inégale des moyens de production. L’exploitation bureaucratique-centraliste (comme en URSS) consiste en une propriété inégale du statut bureaucratique ou des ressources liées à l’organisation de la production, etc. Il convient de s’attarder ici sur la théorie de Roemer de l’exploitation capitaliste.

Selon Roemer, l’exploitation est une conséquence causale d’une injustice dans la distribution des ressources aliénables. Les ressources aliénables sont des choses comme les voitures, les machines, les usines, etc. Les ressources inaliénables sont des choses comme les talents, le savoir-faire, les capacités physiques, etc. Il y a trois questions qui animent le débat sur la justice distributive, telle qu’elle motive les marxistes analytiques comme Roemer. La première question concerne le champ d’application de la justice : à qui s’applique la justice ? A-t-on un devoir de justice envers des personnes éloignées dans l’espace, comme par exemple envers celles qui se trouvent à l’autre bout du monde ? A-t-on un devoir de justice envers des personnes éloignées dans le temps, comme par exemple celles qui vivront dans 1000 ans ? La deuxième question concerne la forme de la justice. Quelle est la distribution des biens ou des ressources (ou de ce qu’on considère être la métrique adéquate) qui serait la plus juste ? Il s’agit de la question du critère de justice. Faut-il donner à chacun des ressources suffisantes et seulement suffisantes pour mener une vie décente (approche “sufficientiste„) ? Faut-il donner la priorité aux personnes les moins bien loties (approche “prioritariste„) ? Doit-on donner à chacun une quantité égale de quoi que ce soit qui a de la valeur (égalité des ressources sur la ligne d’arrivée), ou bien une égalité des ressources sur la ligne de départ ? La troisième question a trait à la “métrique„ de la justice : qu’est-ce qu’on devrait distribuer ? Quel est le contenu de ce qu’on appelle le “distribuendum„ de la justice ? Faut-il distribuer le bien-être, les ressources, les capabilités, les biens sociaux premiers, ou un mélange de tout cela (chacun de ces points de vue a été défendu, respectivement, par Arneson 1989, Dworkin 2000, Sen 1991, Rawls, 1971, Cohen 1989) ?

On doit également distinguer entre des circonstances justes et leurs antécédents causaux. L’antécédent causal principal de la justice sociale est la structure sociale, à savoir les relations de pouvoir économique. La plupart des égalitaristes, marxistes ou non, croient que la forme pertinente de la justice est l’égalité, et la métrique pertinente en est un mélange de bien-être, de capabilités, etc. Mais pour parvenir à ce modèle, la distribution des ressources aliénables (approximativement : les moyens de production), doit être égalisée. Aussi longtemps que la distribution des ressources reste inégale, les gens vont s’exploiter les uns les autres en vertu de cette même inégalité.

La définition de (3.viii), fondée sur la distribution inégale des moyens de production, est très prometteuse. Elle évite les problèmes des autres définitions fondées purement sur l’échange inégal et des définitions fondées sur le travail forcé. Elle permet aussi d’expliquer aussi pourquoi l’exploitation est toujours illicite, car elle est toujours une injustice distributive.

Pourtant, nous devons réexaminer le cas de A, qui trouve B dans un ravin. A est capable de sortir B sans difficulté. Mais A offre son aide à B seulement si B consent à signer un contrat d’atelier de misère avec lui. B signe le contrat. Ainsi, il y a une interaction d’exploitation entre A et B : si cette interaction n’est pas un cas d’exploitation, alors aucune ne l’est. Mais remarquons que ce jugement d’exploitation ne fait aucune référence à la (justice de la) distribution. Ce qui se passe, c’est qu’une personne se voit offrir de mauvaises conditions de travail qu’elle est forcée accepter, en vertu de la vulnérabilité de sa position. La justice distributive n’a dans ce cas rien à voir avec l’exploitation. Et si la justice distributive n’est pas une condition nécessaire pour qu’il y ait exploitation, comme cet exemple le suggère, alors nous devons nous tourner vers une autre approche qui nous permette d’identifier cette condition.

L’exploitation comme domination

Un paradigme alternatif pour analyser l’exploitation consiste à étudier la relation entre A et B sans faire référence à l’injustice distributive. Ce qui constituerait donc une relation d’exploitation serait le type de vulnérabilité qui caractérise la position de B, et le pouvoir correspondant qu’exerce A sur B, en vertu de cette vulnérabilité. La supposition la plus générale est que A ne devrait pas (pro tanto) s’enrichir aux dépens de B en raison de sa vulnérabilité. Selon cette position, l’exploitation est une forme de domination pour l’enrichissement personnel :

(3.ix) B est vulnérable vis-à-vis de A et A a un pouvoir correspondant sur B.

La domination implique toujours une relation de subordination, dans laquelle A a du pouvoir sur B, ce pouvoir correspond à une vulnérabilité de B, et A utilise cet pouvoir, soit pour causer du dommage à B, soit pour promouvoir ses propres intérêts (Lukes 2004 et Pettit 1997 définissent la domination exclusivement par rapport à la première partie de cette proposition. Je défends l’inclusion de la deuxième partie dans Vrousalis 2012). Par conséquent, la domination est toujours une forme de dégradation, d’avilissement, ou d’humiliation. En outre, quand la domination bénéficie à A, on est face à un cas d’exploitation (même si cette dernière promeut les intérêts à la fois de A et B). Pourtant, la condition (3.ix) ne permet pas de compléter l’ensemble des conditions suffisantes de l’exploitation. Si elle était suffisante en tant que telle alors un groupe d’esclaves pourrait exploiter leurs maitres en les menaçant de ne plus travailler : après tout, les maitres ont vraiment besoin du travail de leurs esclaves, et sont donc vulnérables vis-à-vis de ces derniers. Mais les esclaves ne peuvent pas exploiter leurs maitres d’une telle façon. Un raisonnement similaire s’applique dans le cas des ouvriers dans un régime capitaliste : ils peuvent faire la grève, ce qui porte préjudice aux propriétaires. Néanmoins, ils ne semblent pas les exploiter pour autant. On doit donc préciser le sens de (3.ix) par une condition complémentaire à la dégradation, à savoir qu’il y a une inégalité de pouvoir (comme, par exemple, entre esclave et maitre, ou ouvrier et capitaliste) et que c’est par cette inégalité que le plus puissant peut utiliser l’autre comme un simple moyen à son propre avantage. En d’autres termes, l’inégalité de pouvoir est une condition nécessaire pour l’exploitation.

Revenons brièvement à la critique marxiste formulée à l’encontre du capitalisme. Selon Marx, les capitalistes utilisent les ouvriers (en extrayant leur temps de travail) pour obtenir un avantage en profitant de leur vulnérabilité (leur manque d’accès aux moyens de production). Cette utilisation est une forme de domination, car elle implique l’instrumentalisation de la vulnérabilité d’une personne pour l’enrichissement d’une autre (et donc la dégradation de la première). Cette démonstration est bien sûr incomplète. Elle soulève également plusieurs questions. On a besoin, par exemple, d’élargir notre conception de l’exploitation pour rendre compte de la forme spécifiquement économique de l’exploitation. Dans cette forme se trouvent les rapports de production, c’est-à-dire les relations de pouvoir sur les forces productives et sur la force de travail. Quel est le lien entre ces relations et la vulnérabilité économique ? Comment la vulnérabilité et la force sont-elles liées ? Quel est le lien entre la vulnérabilité et l’extraction du temps de travail ? Qu’est-ce que la relation entre les besoins et la vulnérabilité ? (J’essaie de répondre à ces questions dans Vrousalis 2012.)

Le paradigme distributif, pour sa part, souligne directement ce qui est appelé l’expropriation, ou affirme, plutôt, que la caractéristique principale du capitalisme est l’expropriation. L’expropriation consiste en la séparation de l’ouvrier des moyens de production (voir la partie VIII de Marx 1992). De plus, si l’expropriation est une forme d’injustice, et si Marx pensait que le capitalisme implique l’expropriation, alors on peut, à juste titre, conclure que le capitalisme, selon Marx, est nécessairement injuste (Marx parle toujours ‘du vol’ et ‘du pillage’ lorsqu’il traite des relations entre capitalistes et ouvriers). Selon la théorie fondée sur la vulnérabilité, l’exploitation peut coexister avec l’expropriation, mais peut aussi être exacerbée par elle. Cependant, elle reste un phénomène moralement et empiriquement distinct au sein des rapports capitalistes. En effet, l’exploitation capitaliste est complémentaire à l’expropriation et renforce la reproduction des rapports capitalistes, en reproduisant le surplus, ces rapports à leur tour rendent l’exploitation capitaliste omniprésente, qui est complémentaire à ces mêmes rapports, etc.

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