Accueil > Notices > I > Institutionnalisme en économie

Institutionnalisme en économie

lundi 28 mars 2011, par Cyril Hédoin

On associe parfois la science économique à l’étude de la formation des prix ou du fonctionnement des marchés. Plus précisément, il est courant de définir l’économie comme la science qui étudie les choix relatifs à l’allocation de ressources rares à des fins diverses. Cette définition, à la fois restrictive (elle restreint l’objet d’étude de l’économie à un problème d’optimisation dans l’allocation de ressources) et extrêmement globalisante (très peu de ressources – matérielles ou immatérielles – sont disponibles en quantité infinie), correspond aux développements de la science économique de la fin du 19ème siècle au début des années 1970. Durant cette période, les économistes ce sont en effet essentiellement focalisés sur les mécanismes de formation des prix et sur le fonctionnement du marché, avant d’étendre leur appareil analytique à l’étude de phénomènes perçus initialement comme relevant d’autres sciences sociales : la famille, le mariage, la criminalité, etc.

Cette orientation, dont les germes remontent aux premiers développements de l’économie marginaliste dans les années 1870, a conduit la science économique à développer une conception naturaliste du marché. Très rapidement, en effet, le marché va être conçu par les économistes comme la seule institution pertinente pour étudier les phénomènes économiques… mais aussi en dehors de l’économie stricto sensu, telle qu’elle était conçue par les premiers économistes classiques et qui était étroitement associée à l’idée de production de richesses (ainsi parle-t-on du « marché » du mariage). La conception naturaliste du marché découle du fait que, tout au long du 20ème siècle, les économistes vont généralement étudier le fonctionnement du marché d’une part, sans s’interroger sur les conditions nécessaires à son existence et à son fonctionnement et, d’autre part, en négligeant l’importance d’autres institutions (à commencer par l’entreprise) dans le fonctionnement d’une économie. L’institutionnalisme en économie peut précisément se définir comme l’ensemble des approches qui, d’une manière ou d’une autre, se proposent d’étudier l’émergence, le fonctionnement et l’évolution des institutions qui encadrent les interactions économiques.

Les développements de la pensée institutionnaliste en économie sont assez anciens et parallèles à ceux du courant marginaliste et néoclassique. C’est en Allemagne et aux Etats-Unis, avec respectivement l’école historique allemande et l’institutionnalisme américain, que l’institutionnalisme se développe à partir d’une critique de l’économie marginaliste (1). Suite aux déclins de ces courants, l’économie va ignorer le rôle des institutions jusqu’aux années 1970, à partir desquelles l’économie standard va tenter d’intégrer cet objet à son cadre d’analyse (2).

1. L’émergence de l’institutionnalisme : l’école historique allemande et l’institutionnalisme américain

L’école historique allemande (EHA) et l’institutionnalisme américain (IA) sont deux écoles de pensée qui atteignent leur apogée respectivement à la fin du 19ème siècle en Allemagne et dans les années 1920 aux Etats-Unis. Bien qu’étant le produit d’influences philosophiques et culturelles très différentes, elles se rejoignent sur de nombreux points, à commencer par leur critique de l’économie marginaliste et leur mise en avant de l’importance des institutions.

1.1 L’école historique allemande

L’EHA prend racine en Allemagne vers la fin de la première moitié du 19ème siècle. Depuis Schumpeter (1954), on considère généralement que l’on peut distinguer trois générations au sein de ce courant : l’ancienne école historique, la jeune école historique et la toute jeune école historique. En dépit de certaines intuitions, l’ancienne école historique, emmenée notamment par Wilhelm Roscher (1817-1894), ne parviendra jamais à développer une véritable analyse économique des institutions. Qui plus est, si sa critique de l’économie classique de l’époque est partiellement fondée, elle repose sur un empirisme que l’on peut aujourd’hui qualifier de hautement naïf.

La jeune école historique, menée par Gustav Schmoller (1838-1917), a partiellement corrigé ce défaut. Personnage très influent dans le milieu académique allemand jusqu’à sa mort, Schmoller est d’abord connu pour la controverse qui l’a opposé pendant près de deux décennies à l’économiste autrichien Carl Menger. Cette controverse, nommée « querelle des méthodes » (Methodenstreit) car portant sur des questions méthodologiques, a permis à Schmoller de réaffirmer les positions de l’ancienne école historique tout en les amendant. Au-delà, Schmoller peut à bien des égards être considéré comme le premier économiste institutionnaliste, comme en attestent certains développements de son volumineux Principes d’économie politique (Schmoller 1905-8), ouvrage dans lequel il ne cesse de souligner l’importance des normes sociales, des coutumes et du droit dans les phénomènes économiques.

L’économie institutionnelle de Schmoller a de nombreuses facettes que l’on ne peut développer ici. On peut néanmoins noter que l’une des convictions profondes de l’économiste allemand était la nécessité de prendre en compte toutes les dimensions du comportement humain et ainsi de dépasser la vision étroite de l’homme économique comme étant uniquement motivé par son intérêt personnel. Ainsi que l’écrit Schumpeter, Schmoller « faisait profession d’étudier toutes les facettes d’un phénomène économique ; partant, toutes les facettes du comportement économique et non pas seulement la logique économique de ce comportement ; partant, l’ensemble des motivations humaines telles qu’elles se manifestent historiquement, les motivations économiques ne comptant pas plus que les autres, pour lesquelles on recourait au qualificatif d’ « éthique », probablement parce qu’il parait mettre en valeur les composantes supra-individuelles » (Schumpeter 1954, III, pp. 92). L’objectif de Schmoller était de saisir l’influence causale des facteurs éthiques sur les comportements économiques et plus largement sur la sphère économique dans son ensemble. Il précise à cette fin le statut de la « causalité psychologique » à laquelle il confère la même valeur qu’à la causalité mécanique (Schmoller 1905-08, I, pp. 259). Selon Schmoller, les facteurs éthiques s’expriment notamment au travers des préférences des agents et se matérialisent dans les institutions sociales telles que la coutume et la loi : ce sont donc ces institutions, qui encadrent les activités économiques, qui sont déterminantes.
Par institution, Schmoller désigne « un arrangement pris sur un point particulier de la vie en communauté, servant à des buts donnés, arrivé à une existence et à un développement propres, qui sert de cadre, de moule à l’action des générations successives pour des centaines ou des milliers d’années : la propriété, l’esclavage, le servage, le mariage, la tutelle, le marché, la monnaie, la liberté industrielle, voilà des exemples d’institutions ». Il ajoute : « Il s’agit pour chaque institution, d’un ensemble d’habitudes et de règles de la morale, de la coutume et du droit, qui ont un centre ou un but en commun, qui se tiennent entre elles, qui constituent un système, qui ont reçu un développement pratique et théorique commun, qui, solidement enracinées dans la vie de la communauté, sont comme une forme typique ne cessant d’attirer dans son cercle d’action les forces vivantes » (Schmoller 1905-08, I, pp.149-150). Une institution est donc un mode d’organisation durable des interactions économiques, produit par un arrangement tacite ou explicite et validé par un certain nombre d’individus. On note aussi que pour Schmoller, il y a une forme d’extériorité de l’institution. En d’autres termes, il y a une autonomisation des règles et des normes par rapport aux individus. Chaque institution est un système d’habitudes et de règles, que ces dernières soient morales, coutumières ou juridiques. Dans les termes de Schmoller, on comprend également qu’une institution a pour propriété d’engendrer des actions et des comportements qui la renforcent. Elle a une propension à l’auto-renforcement.
Pour Schmoller, chaque économie nationale va se caractériser par ses propres institutions. En abandonnant le vocabulaire organiciste qui était omniprésent chez Roscher, Schmoller rompt en même temps avec toute forme de naturalisme marchand : le marché est une institution dont le fonctionnement dépend lui-même des autres institutions qui l’entourent. Plus fondamentalement encore, Schmoller conteste radicalement l’idée qu’il existerait une quelconque organisation naturelle des échanges et des relations économiques : toute économie est le produit de contingences techniques et institutionnelles qui la rendent spécifique par rapport à toutes les autres. Le seul point commun à toutes les économies est la fonction qu’elles remplissent : permettre la production et la circulation de richesses. Mais les modalités d’organisation diffèrent considérablement dans le temps et l’espace. La toute jeune école historique, représentée notamment par Werner Sombart et Max Weber, reprendra les thèmes développés par Schmoller. Sombart et Weber produiront tout deux une importante analyse socio-économique et historique du capitalisme dit « moderne » ou « rationnel », de son émergence et de son développement. Ici encore, et bien que Max Weber ne soit traditionnellement pas associé à l’institutionnalisme en économie, le concept d’institution s’avérera central dans les réflexions proposées par les deux auteurs. C’est toutefois essentiellement aux Etats-Unis que la pensée institutionnaliste va poursuivre son développement à partir du début du 20ème siècle.

1.2 L’institutionnalisme américain

La seconde moitié du 19ème siècle est marquée par l’influence grandissante des Universités allemandes en sciences sociales et en philosophie. L’Allemagne accueille ainsi à cette époque de nombreux étudiants étrangers qui viennent notamment suivre les enseignements des économistes allemands. C’est par ce biais qu’un certain nombre d’économistes américains ayant fait une partie de leurs études en Allemagne vont importer des éléments de la pensée historiciste aux Etats-Unis et la transmettre à leur tour à leurs étudiants.

La naissance de l’école que l’on appellera plus tard « institutionnalisme américain » est toutefois le fait d’un auteur iconoclaste, certes lecteur attentif de Schmoller et Sombart, mais dont l’inspiration est loin de s’arrêter à l’historicisme allemand : Thorstein Veblen (1857-1929). Veblen publie en 1898 un article généralement considéré comme le moment fondateur de l’institutionnalisme américain, « Why Is Economics Not an Evolutionary Science ? » (Veblen 1898). Veblen y développe une critique féroce de l’économie marginaliste dont la domination commençait alors tout juste à s’affirmer. Il estime notamment que la principale erreur de la théorie marginaliste vient de sa conception de la nature humaine qui ignore les apports récents (pour l’époque) de la psychologie et de l’anthropologie. L’approche marginaliste repose sur une conception « hédoniste » de l’individu, un individu isolé aux préférences prédéfinies et qui réagit de manière mécanique aux stimuli externes provenant de son environnement direct. Ce célèbre passage est particulièrement révélateur :

« La conception hédoniste de l’individu est celle d’un calculateur instantané des peines et des plaisirs, oscillant tel un globule homogène de désir de bonheur sous les impulsions fournies par des stimuli et qui le font se déplacer tout en le laissant intact. L’individu hédoniste n’a ni antécédent ni conséquent. Il est un atome isolé en équilibre stable jusqu’à ce que des forces externes le déplacent dans une direction ou une autre. S’imposant de lui même dans l’espace, il tourne sur son axe spirituel jusqu’à temps que le parallélogramme des forces l’emporte pour lui faire suivre une trajectoire prédéfinie. Quand la force de l’impact s’en est allée, il retourne au repos, tel un globule de désir comme avant » (Veblen 1898, pp. 73-74, notre traduction).

Au-delà, l’économiste américain développe dans son article de 1898 un véritable programme de recherche dans lequel il propose de concevoir l’économie comme la science de l’évolution concomitante des institutions socioéconomiques et du comportement. A ce titre, Veblen enjoint l’économie à prendre le tournant de la révolution darwinienne pour devenir une véritable science « post-darwinienne », c’est-à-dire prenant en compte le fait que les phénomènes économiques sont le résultat d’une évolution cumulative, indéterminée et contingente des institutions. Ainsi Veblen n’hésite-t-il pas à parler d’un processus de « sélection naturelle des institutions ». Dans plusieurs ouvrages publiés entre 1900 et 1920 (notamment Veblen 1899 ; 1904 ; 1914), Veblen va mettre en application son programme de recherche en élaborant une véritable théorie de l’évolution culturelle assise sur une théorie du comportement économique. Veblen considère que les comportements individuels sont déterminés par deux forces majeures : les instincts et les habitudes. Les instincts sont des prédispositions comportementales génétiquement héritées tandis que les habitudes sont socialement acquises. Les habitudes dominantes s’agrègent sous forme d’institutions, ces dernières se définissant ainsi comme « les modes de vie et de pensée dominants » dans une société. Dans son ouvrage célèbre Théorie de la classe de loisir (Veblen 1899), Veblen documente la manière par laquelle, dans le capitalisme américain de la fin du 19ème siècle, l’institution de la classe de loisir va promouvoir certaines habitudes d’action et de pensée débouchant sur des comportements de consommation ostentatoire, y compris chez les individus n’appartenant pas à la classe de loisir.

Dans The Instinct of Workmanship and the State of the Industrial Arts (Veblen 1914), Veblen propose une analyse de l’évolution des institutions des économies occidentales. Il indique que l’évolution des sociétés occidentales se caractérise par un abandon progressif des habitudes de pensée « animistes », qui se matérialisent dans des comportements fondés sur des croyances irrationnelles et la pensée magique, au profit d’habitudes « factuelles » (matter-of-fact) qui au contraire favorisent des comportements basés sur le calcul, la mesure quantitative et le raisonnement scientifique. Cette évolution conduit inévitablement à un changement au niveau des institutions encadrant la société. D’après Veblen, ce changement est essentiellement impulsé par le développement de la technologie. La révolution industrielle marque ainsi l’entrée dans « l’ère des machines ». La technologie va sélectionner, dans le cadre d’un processus darwinien, les institutions et les habitudes « rationnelles », c’est-à-dire promouvoir les comportements les plus adaptés aux nouvelles opportunités offertes par les machines en termes de précision quantitative. La technologie est ainsi chez Veblen à la base d’un véritable processus de rationalisation (Hédoin 2009a ; 2010). Malgré tout, certains résidus des habitudes animistes persistent. L’exemple le plus significatif selon Veblen est celui de la propriété privée qui débouche notamment sur ce qu’il appelle l’institution du « propriétaire absent » : les propriétaires des entreprises qui ne sont intéressés que par le rendement financier et non par l’activité de leur entreprise. L’économiste américain pensait toutefois que le processus de rationalisation impulsé par la technologie devait à terme conduire à la disparition des derniers vestiges du capitalisme pour permettre la mise en place d’une « république des ingénieurs ».

Si Veblen est le fondateur de l’institutionnalisme américain, ce dernier ne va définitivement s’imposer qu’à partir des années 1920, suite aux contributions de plusieurs économistes revendiquant explicitement l’héritage véblénien : Wesley Clark Mitchell, John R. Commons ou encore Clarence Ayres. Parmi eux, John Commons (1862-1945) est certainement la figure la plus importante dans la mesure où il est celui qui a poussé le plus loin son effort de théorisation de l’institutionnalisme. Elève de Richard T. Ely, l’un des économistes américains qui a été suivre au 19ème siècle les enseignements de l’école historique allemande, Commons a eu un parcours atypique. Il n’obtient un poste académique qu’à l’âge de 41 ans et va activement participer à la mise en place de plusieurs législations dans l’Etat du Wisconsin.

L’essentiel des travaux académiques de Commons est de nature empirique, débouchant sur de massives anthologies portant notamment sur l’histoire du travail aux Etats-Unis. Ce n’est que tardivement que Commons tente de généraliser et de théoriser ses réflexions, d’abord avec Legal Foundations of Capitalism (Commons 1924) et surtout ensuite avec Institutional Economics (Commons 1934). Commons publie ainsi son principal ouvrage théorique en 1934, à l’âge de 72 ans, alors qu’il a à son actif une quantité considérable d’études empiriques et historiques. Le projet d’Institutional Economics est clairement de parvenir à une systématisation théorique des nombreux éléments empiriques que Commons a pu accumuler au cours de ses recherches. Commons y procède à une lecture instrumentale de l’histoire de la pensée économique (Théret, 2002) dans laquelle il réinterprète un certain nombre d’auteurs, économistes (Smith, Menger), philosophes (Locke, Hume, Peirce) ou juristes (Blackstone) pour construire son cadre d’analyse. Cet ouvrage développe tout un ensemble de concepts plus ou moins idiosyncrasiques, dont pour certains on ne trouve pas de trace dans les écrits d’autres auteurs : transaction, institution, valeur raisonnable, « futurité », going concern, working rules, etc.
Comme il l’annonce explicitement, il s’agit pour Commons de « réunir l’économie, le droit et l’éthique », c’est-à-dire de comprendre comment les sphères économique, politique/juridique et morale interagissent entre elles. Plus précisément, Commons pose la question des modalités de la formation d’un ordre régulant les interactions économiques au sein de la société. C’est là l’objectif de l’économie institutionnelle dont il se fait le porteur : comprendre comment l’action collective parvient à encadrer l’action individuelle et à contenir les inévitables conflits devant survenir. Les institutions jouent un rôle fondamental dans ce cadre. Commons les définit comme « l’action collective dans le contrôle, la libération et l’expansion de l’action individuelle » (Commons 1934, p. 73, notre traduction). Elles correspondent à un continuum allant de la forme la plus informelle, la coutume, à la forme la plus formelle que Commons baptise going concern et qui correspond à tous les types d’organisations. Les institutions ont la fonction fondamentale de définir les droits et les devoirs de chacun des individus afin de permettre la satisfaction du préalable nécessaire à toute action pour un individu : la sécurité des anticipations. Ce préalable, Commons le nomme principe de futurité.

En sécurisant les anticipations, les institutions permettent à chacun d’agir dans la mesure où il est possible d’avoir une confiance raisonnable dans la validité de nos anticipations et croyances.
Tout au long de son œuvre, Commons insiste sur une forme institutionnelle particulière d’institution, le droit. Il met plus particulièrement en avant l’importance de la common law et le rôle joué par la jurisprudence de la Cour Suprême américaine. Dans Legal Foundations of Capitalism, Commons défend ainsi la thèse que le développement du capitalisme aux Etats-Unis à partir du 19ème siècle a été impulsé par plusieurs décisions de la Cour Suprême menant à une redéfinition du concept de propriété et à la reconnaissance notamment de la propriété intangible. Cette dernière a induit un élément nouveau : la possibilité de s’acquitter de ses dettes et donc le rejet de l’idée de la dette perpétuelle. Il s’agit là pour Commons d’une étape fondamentale dans l’émergence du capitalisme dans la mesure où elle va d’une part, conduire à l’abolition de l’esclavage et au développement du travail libre et d’autre part, permettre le développement de ce qu’il nomme les « transactions de marchandage » (bargaining transactions).

Les transactions de marchandage correspondent aux situations d’échange standard se déroulant sur un marché, dans lesquelles les individus sont placés sur un pied d’égalité au niveau juridique et négocient le transfert de droits de propriété sur des choses physiques. Elles prennent donc place au sein du marché. Leur développement est concomitant à l’émergence du capitalisme. Toutefois, Commons considère que ces interactions marchandes sont loin d’être les seules, y compris au sein d’un système capitaliste. Il distingue ainsi à leur côté les transactions de direction (managerial transactions) et les transactions de répartition (rationing transactions). Les premières mettent en jeu un rapport hiérarchique dont l’objet est la création de richesses par le biais d’une activité productive. Un rapport d’autorité s’installe en raison d’une asymétrie hiérarchique : il s’agit pour l’essentiel de la relation salariale par laquelle un individu accepte de se soumettre à l’autorité d’un autre dans l’optique future de produire. Les secondes impliquent également une asymétrie juridique entre les participants, mais ici le supérieur est une entité collective dépositaire d’une forme de souveraineté alors que les inférieurs sont des individus. C’est au travers de ces relations que se négocient les règles et l’ordre collectif chargés d’encadrer et de réguler les actions individuelles. Les transactions de répartition ont une importance particulière dans la mesure où elles consistent en des négociations avec le pouvoir législatif et le pouvoir juridique. Ces derniers ont ainsi le pouvoir de « fixer les règles du jeu » ou, selon les termes de Commons, de mettre en place une « sélection artificielle » des institutions.

Les années 1930 constituent l’apogée du courant institutionnaliste américain. Après Commons, de nombreux auteurs ont perpétué ce courant de pensée qui est d’ailleurs toujours vivant aux Etats-Unis. L’institutionnalisme américain a toutefois fortement décliné à partir des années 1940 sous l’effet conjugué de nombreux facteurs (montée du keynésianisme, tournant positiviste de la science économique, etc.). Au milieu du 20ème siècle, c’est plutôt avec l’œuvre de l’économiste hongrois Karl Polanyi (1886-1964) que l’institutionnalisme connaît un renouveau. Polanyi a mis en avant non seulement l’importance des institutions, mais aussi la contingence de l’économie du marché. De tous les institutionnalistes, il est celui qui a relativisé le plus la place du marché comme mode exclusif d’allocation des ressources dans l’histoire des sociétés humaines. Après la disparition de Polanyi, la pensée institutionnaliste en économie prend un nouveau tournant lorsque l’approche dominante commence à son tour à intégrer les institutions.

2. La nouvelle économie institutionnelle et l’institutionnalisme contemporain

L’approche dominante en économie, connue sous le nom de théorie néoclassique, a traditionnellement ignoré le rôle des institutions. Cet état de fait a commencé à évoluer dans les années 1970. Cependant, dès 1937, l’économiste Ronald Coase souligne dans son article « The Nature of the Firm » que le marché ne saurait être considéré comme l’institution exclusive dans nos économies. Au moins une autre occupe une place proéminente : l’entreprise. Dans le contexte théorique de l’époque, le marché est considéré comme une institution efficiente conduisant à des résultats socialement optimaux. Comment expliquer alors l’existence des entreprises ? La réponse de Coase repose sur l’idée de coûts de transaction : la réalisation d’une transaction marchande implique un certain nombre de coûts liés à la recherche d’un partenaire, à la négociation de l’échange et au contrôle de sa bonne réalisation. Lorsque ces coûts sont suffisamment importants, il peut alors devenir économiquement intéressant pour les parties en présence de substituer à la relation marchande une relation hiérarchique fondée sur un rapport d’autorité. Un tel type de relation est en effet susceptible d’économiser une partie des coûts de transaction. Cette idée fondatrice a été occultée pendant plus de 30 ans pour n’être redéveloppée qu’à partir des années 1970 par Oliver Williamson (1975 ; 1985), donnant ainsi naissance à la nouvelle économie institutionnelle. Initialement fondée sur l’idée d’efficience, cette dernière a progressivement incorporé la dimension historique pour souligner de manière de plus en plus insistante la contingence des institutions.

2.1 Les institutions comme mode d’organisation efficient des interactions économiques

Les développements initiaux de la nouvelle économie institutionnelle (NEI) dans les années 1970 sont très éloignés de l’approche institutionnaliste des économistes allemands et américains de la fin 19ème/début 20ème siècle. Bien qu’Oliver Williamson reprenne explicitement le concept de transaction de Commons (Williamson 1985), la perspective analytique adoptée est en tout point différente de celle de « l’ancien institutionnalisme ».

En reprenant l’idée fondatrice de Coase, Williamson développe la théorie des coûts de transaction. L’objectif est d’expliquer l’existence des multiples arrangements institutionnels adoptés par les agents économiques. Comme Coase, la théorie des coûts de transaction part de l’opposition entre marché et hiérarchie. La hiérarchie est un arrangement institutionnel qui permet l’économie des coûts de transaction en liant deux ou plusieurs individus par un rapport d’autorité. Williamson considère que les individus sont dotés d’une rationalité limitée qui rend impossible la mise en place de contrats parfaits prévoyant toutes les contingences. Par ailleurs, il est supposé que les individus sont opportunistes ; autrement dit, les agents tentent d’optimiser leurs gains, quitte à renier un engagement pris dans le passé. Le niveau des coûts de transaction est alors fonction de trois facteurs : l’incertitude qui entoure la transaction, la fréquence de ces transactions et la spécificité des actifs échangés. Les coûts de transaction sont d’autant plus élevés que l’incertitude, la fréquence et la spécificité des actifs sont importantes. Passé un certain niveau de coûts de transaction, il devient plus intéressant d’adopter un arrangement hiérarchique plutôt que marchand.

Toutefois, la théorie des coûts transaction va rapidement dépasser l’opposition marché/hiérarchie pour s’intéresser aux « formes hybrides », c’est-à-dire aux arrangements institutionnels combinant des éléments de marché et de hiérarchie (Ménard 2004) : partenariats, alliances, franchises, joint venture, etc. En dépit de son souci d’étudier le rôle des institutions et de son hypothèse de rationalité limitée, en rupture avec les hypothèses traditionnelles en économie, la théorie des coûts de transaction reste plus proche de la théorie économique standard que de l’institutionnalisme originel. Le fait que la théorie des coûts de transaction explique l’existence des divers arrangements institutionnels par leur efficience en est l’illustration la plus notable. Dans l’analyse développée par Williamson, les institutions sont efficientes en toute circonstance dans le sens où elles permettent invariablement d’atteindre un arbitrage optimal entre les coûts de transaction et les coûts d’organisation induits par toute structure hiérarchique. C’est notamment ainsi que Williamson réinterprète le passage de la « forme U » à la « forme M » de l’entreprise étudiée quelques années auparavant par l’historien Alfred Chandler.

Les travaux de l’économiste américain Douglass North, tout du moins ceux allant des années 1960 aux années 1980, sont une autre illustration de cette conception des institutions comme solution efficiente à un problème de coordination. Les travaux de North, contrairement à ceux de Williamson, ne portent pas sur l’entreprise et la dualité marché/entreprise, mais sur le processus de développement économique. North considère que la fonction première des institutions est de réduire l’incertitude. Les institutions sont ainsi des constructions humaines élaborées afin de limiter l’incertitude qui caractérise l’environnement dans lequel prend place l’action humaine. L’hypothèse de l’efficience des institutions est fondée chez North sur un argument évolutionnaire : la concurrence économique induit un processus à l’issue duquel ne peuvent survivre que les formes organisationnelles et institutionnelles efficientes. C’est par exemple ainsi que North explique le déclin des formes associatives et coopératives d’organisations économiques (North 1982, p. 38) ou encore le déclin de l’esclavage au profit du salariat. Ce faisant, North réactualise et adapte à l’analyse institutionnelle le même argument que celui mobilisé par Armen Alchian et Milton Friedman dans les années 1950 pour justifier l’hypothèse de maximisation du profit par les firmes.

2.2 Histoire, institutions et théorie des jeux

Les liens étroits entre nouvelle économie institutionnelle et théorie standard expliquent l’importance du concept d’efficience dans les travaux des années 1970 et 1980. Une intéressante évolution se produit toutefois au début des années 1990 : alors que l’économie institutionnelle incorpore de manière croissante la théorie des jeux à son appareillage conceptuel, l’hypothèse d’efficience est progressivement abandonnée et l’importance des contingences historiques reconnues. Les travaux de North eux-mêmes sont symptomatiques de cette évolution. Dans son ouvrage Institutions, Institutional Change and Economic Performance (North 1990), North retrace explicitement l’évolution de son approche, partie d’une hypothèse d’efficience des institutions à une reconnaissance de la possibilité de la persistance d’institutions inefficientes ou au moins sous-optimales. Les institutions sont alors définies comme les « règles du jeu économique » : « [les institutions] sont parfaitement analogues aux règles du jeu dans le cadre d’un sport collectif. C’est-à-dire qu’elles consistent en des règles formelles écrites mais également en des codes typiquement non écrits sous-tendant et complétant les règles formelles, comme par exemple le fait de ne pas délibérément blesser le meilleur joueur de l’équipe adverse. Ainsi que cette analogie l’implique, il arrive également parfois que les règles formelles et les codes informels soient violés, induisant alors une sanction » (North 1990, p. 4, notre traduction).

De manière générale, North décrit la structure institutionnelle comme un « échafaudage » construit par les humains pour remédier aux difficultés posées par l’irréductible incertitude et le caractère non ergodique du monde social (North 2005). Ces règles ne sont pas nécessairement efficientes en raison de contingences historiques qui peuvent enfermer une économie dans une trajectoire institutionnelle sous-optimale. C’est l’idée de « dépendance au sentier » (path dependence) que North emprunte à la littérature sur l’évolution des technologies et qui résulte d’une volonté d’associer plus explicitement cadre théorique et analyse historique : « L’histoire compte. Elle compte non seulement parce que nous pouvons apprendre du passé, mais aussi parce que le présent et le futur sont connectés au passé du fait de la continuité des institutions de la société. Les choix d’aujourd’hui et de demain sont modelés par ceux du passé. Et le passé ne peut être rendu intelligible qu’en tant qu’histoire de l’évolution institutionnelle. Intégrer les institutions dans la théorie économique et dans l’histoire économique est une étape essentielle pour améliorer à la fois la théorie et l’histoire » (North 1990, p. vii).
La dépendance au sentier institutionnelle renforce l’idée que « l’histoire importe ». Selon North (2005, p. 22), le changement institutionnel est un processus progressif et incrémental dont le sentier est essentiellement contraint par deux éléments (North 1990, p. 99) : les rendements croissants et l’imperfection des marchés qui entraînent des coûts de transaction importants. Plus fondamentalement, le sentier du changement institutionnel est déterminé par l’interaction des croyances et des institutions, lesquelles tendent par nature à se renforcer mutuellement : « On comprend un peu mieux cette expression [de dépendance au sentier] si l’on admet que les institutions accumulées donnent naissance à des organisations dont la survie dépend de la perpétuation desdites institutions et qui s’efforceront donc d’empêcher leur modification. (…) L’interaction des croyances, des institutions et des organisations au sein de la structure artéfactuelle totale fait de celle-ci un facteur fondamental de la continuité d’une société » (North 2005, p. 77). Chez North, l’inertie du changement institutionnel est notamment le fait des contraintes informelles, à savoir les normes sociales et plus largement ce qu’il nomme « l’idéologie », c’est-à-dire un système de croyances. Si les contraintes formelles peuvent être aisément modifiées de manière intentionnelle, les contraintes informelles ont une évolution nécessairement lente. Or, ainsi que l’indique North, le bon fonctionnement des règles formelles est subordonné au fait qu’elles puissent s’appuyer sur des institutions informelles qui les renforcent. Que le changement institutionnel soit en partie le fait d’actions entreprises volontairement par les individus ne change rien au fait que les rendements croissants et les modèles mentaux subjectifs, que se sont construits les individus à partir d’un cadre institutionnel donné, rendent le changement institutionnel nécessairement lent et dépendant du passé (North 1990, p. 99).

Les travaux de North vont ouvrir la voie à un ensemble d’analyse tentant d’articuler plus formellement une théorie des institutions assise sur la théorie des jeux et des études de cas historiques et empiriques. On peut regrouper ces travaux sous le vocable d’analyse institutionnelle historique et comparative (AIHC – voir Hédoin 2009b) et on peut en donner une illustration au travers des analyses de Masahiko Aoki (2006) et d’Avner Greif (2006). Les travaux de ces auteurs ont en commun de se situer à un carrefour théorique et conceptuel qui les amène à faire un pont entre la théorie standard (« néoclassique ») et l’approche de « l’ancien institutionnalisme » américain. Leur particularité est d’articuler spécifiquement un cadre théorique précis et formel, fondé sur la théorie des jeux, et des analyses empiriques et historiques détaillées destinées à permettre la production de modèles théoriques adaptés au contexte historique étudié. Dans le cadre de la théorie des jeux, les institutions vont être définies comme des équilibres auto-entretenus où les croyances des agents sur les actions de chacun sont confirmées par les actions effectives. Cette définition conduit les deux auteurs à rejeter la perspective de North selon laquelle les institutions se définissent par leur fonction – la réduction de l’incertitude. La fonction d’une institution peut ainsi être multiple (réduire l’incertitude, mais aussi permettre la domination d’un groupe sur un autre par exemple) mais elle se caractérise invariablement par une régularité de comportement : chaque agent anticipe le comportement des autres et agit en conséquence, et ces anticipations sont effectivement confirmées par les comportements de chacun. Cette perspective théorique permet d’éclairer les conditions d’existence d’une institution et aussi les mécanismes sous-jacents à son évolution : même si elle est sous-optimale, une institution peut perdurer tant qu’elle parvient à générer les comportements qui entraînent sa propre reproduction. Pour cela, la seule condition est que les agents aient intérêt (au sens le plus large du terme) à adopter un comportement qui – volontairement ou non – renforce l’institution.

Les analyses empiriques proposées par Greif (2006) montrent l’intérêt de cette approche. Dans son ouvrage Institutions and the Modern Economy, Greif s’intéresse aux institutions des économies européennes et du Maghreb au Moyen-âge. A partir d’une étude empirique très documentée, l’auteur montre que les marchands nord-africains se sont organisés dès le 11ème siècle en coalitions pour permettre le développement des échanges sur de longues distances. En raison de l’absence de l’Etat et de toute règle commerciale explicite et formelle, la constitution de coalitions va permettre le développement d’échanges basés sur un système de réputation et de sanctions multilatérales : lorsqu’un marchand s’estimait lésé dans le cadre d’une relation avec un autre marchand de la coalition, il en informait, preuves à l’appui, les autres marchands de la coalition. Ces derniers, en guise de mesure de rétorsion, renonçaient alors à travailler avec le marchand incriminé. A partir du moment où chaque marchand anticipe ce type de réaction, alors il est dans l’intérêt de chacun de respecter ses engagements et, ce faisant, de contribuer au maintien de la coalition. Les coalitions de marchands nord-africains étaient donc des exemples d’institutions auto-entretenues.

A la même époque, en Europe, les institutions économiques qui vont se développer vont prendre une forme très différente. Les conditions historiques et surtout culturelles font que les échanges économiques impersonnels (c’est-à-dire entre agents n’appartenant pas à la même communauté et ne se rencontrant qu’une fois) vont se développer beaucoup plus rapidement. Le maintien de ces échanges va nécessiter le développement d’institutions telles que les guildes de marchand ou des juridictions communautaires qui vont poser les jalons pour l’instauration de l’Etat de droit quelques siècles plus tard.

A ce stade, l’analyse de Greif conduit à une proposition essentielle : ce sont les contingences historiques datant de cette époque qui ont contribué à déterminer les trajectoires institutionnelles suivies par les économies européennes et nord-africaines. Tandis qu’en Europe s’instaurait une coévolution entre le développement des échanges impersonnels (le « marché » au sens moderne du terme) et de l’Etat de droit, en Afrique du nord les coalitions de marchands allaient ralentir voire empêcher le développement de ces échanges impersonnels. En effet, les coalitions étant basées sur un mécanisme de réputation, elles étaient incompatibles avec l’extension des échanges avec des communautés situées en dehors d’elles. La conséquence a été un développement économique freiné par la non-exploitation des opportunités d’échange. Bien qu’efficiente sur le plan local, étant données les contingences historiques, l’institution de la coalition marchande s’est avérée sous-optimale sur le long terme.

2.3 Institutions et performance économique

Un ensemble de travaux théoriques mais surtout empiriques ont tenté récemment d’évaluer la relation entre performance économique et institutions. De manière générale, ces études concluent sur une corrélation positive et significative entre les institutions d’une économie et ses performances. A partir d’une étude empirique sur les performances économiques d’un ensemble de pays anciennement colonisés par les grandes puissances européennes, Acemoglu et al. (2002) montrent que le facteur institutionnel domine le facteur géographique dans la détermination de la performance économique. Acemoglu et al. (2001) relient les performances économiques des pays anciennement colonisés aux choix institutionnels faits à l’époque de la colonisation. Dans les pays dotés d’importantes réserves en ressources naturelles, les pays colonisateurs ont, en règle générale, mis en place des « institutions d’extraction » visant à exploiter au maximum les ressources disponibles en octroyant des situations de rentes à certains acteurs. Bien qu’efficaces pour exploiter à court terme les ressources naturelles, ces institutions se sont avérés particulièrement inefficientes une fois la décolonisation opérée car favorisant la mise en place d’une économie de rente, défavorable à la concurrence et à l’innovation. A l’inverse, dans les pays moins dotés en ressources naturelles, ce sont précisément des institutions favorisant l’innovation et le dynamisme entrepreneurial qui ont été mises en place. Une fois les pays colonisateurs partis, ces institutions se sont révélées bien plus efficaces sur le long terme que les institutions d’extraction.

Dans une perspective théorique différente, la littérature sur la diversité des capitalismes (Amable 2005 ; Boyer 2004) attestent également du lien entre institutions et performance économique. Ancrées dans l’analyse développée par la théorie française de la régulation, ces travaux montrent que le capitalisme recouvre en fait une variété d’arrangements institutionnels conduisant à une pluralité des formes de capitalisme. Le capitalisme de marché anglo-saxon, caractérisé notamment par une forte concurrence sur les marchés de biens et services, un marché du travail faiblement réglementé et des marchés financiers fortement développés, n’est ainsi qu’une forme de capitalisme parmi d’autres. D’autres types de capitalismes, comme le modèle scandinave ou le modèle européen continental, ont fait la preuve de leur viabilité sur le long terme. Ici encore, la notion d’efficience n’est plus centrale : des formes de capitalismes sous-optimales résultant de contingences historiques ou de choix institutionnels faits par le passé peuvent perdurer en raison d’une forme de dépendance au sentier. Chaque forme de capitalisme se définit par un ensemble d’institutions qui sont cohérentes et complémentaires entre elles, de sorte qu’il est difficile voire impossible de modifier quelques institutions tout en maintenant les autres constantes. Il en résulte une inévitable inertie dans le changement institutionnel.

Conclusion

Loin d’être assimilable à une seule et unique école de pensée, l’institutionnalisme en économie représente un ensemble de réflexions aux fondements théoriques et méthodologiques divers qui convergent vers une idée force : les institutions, définies comme un ensemble de normes, de règles et de croyances induisant une régularité de comportement, sont importantes pour étudier les interactions économiques. Initialement, l’approche institutionnaliste s’est développée à la marge de la science économique. L’école historique allemande comme l’institutionnalisme américain étaient ainsi critiques envers l’économie classique et marginaliste. A partir des années 1970, l’approche institutionnaliste est toutefois devenue une partie intégrante de l’analyse économique standard, moyennant l’abandon de certaines options méthodologiques et des positions théoriques adoptées par les premiers institutionnalistes.

Cette évolution n’a pour autant entamée en rien la diversité des approches institutionnalistes en économie. D’importantes divergences subsistent au sein même de l’économie standard sur les outils méthodologiques et théoriques appropriés à l’analyse des institutions. Plus fondamentalement, l’économie institutionnelle continue de se partager entre une approche « orthodoxe », correspondant à la nouvelle économie institutionnelle, et une approche « hétérodoxe », héritière de l’ancien institutionnalisme. Cette dernière a bénéficié d’importants développements dans la littérature anglo-saxonne mais aussi en France à un point tel qu’il n’est pas exagéré de parler « d’institutionnalisme français ». Outre l’école de la régulation évoquée rapidement plus haut, on aurait également pu mentionner l’économie des conventions. Au-delà de cette diversité, l’économie institutionnelle constitue aujourd’hui une des branches principales de l’analyse économique moderne. Pour finir, on donne ci-dessous une liste des ancrages institutionnels de cette banche au sein de la science économique :

Associations :

  • - Association for Evolutionary Economics (association américaine des économistes institutionnalistes hétérodoxes)
  • - Association for Evolutionary Political Economy (association européenne destinée à promouvoir les approches institutionnalistes et évolutionnistes en économie)
  • - International Society for New Institutional Economics (association réunissant les chercheurs provenant de diverses disciplines et s’intéressant aux rôles des institutions)
  • - Association Française d’Economie Politique (association française promouvant notamment les approches institutionnalistes)

Revues académiques :

  • - Journal of Institutional Economics (revue qui accueille une grande variété de travaux institutionnalistes)
  • - Journal of Economic Issues (publiée par l’Association for Evolutionary Economics)

Bibliographie

ACEMOGLU D., JOHNSON S., ROBINSON J.A. (2001), « The Colonial Origins of Comparative Development : An Empirical Investigation », American Economic Review, 91 (5) : 1369-1401.

ACEMOGLU D., JOHNSON S., ROBINSON J.A. (2002), « Reversal of Fortune : Geography and Institutions in the Making of the Modern World Income Distribution », The Quarterly Journal of Economics, 117 (4) : 1231-1294.

AMABLE B. (2005), Les cinq capitalismes : Diversité des systèmes économiques et sociaux dans la mondialisation, Seuil, Paris.

AOKI M. (2006), Fondements d’une analyse institutionnelle comparée, Albin Michel, Paris.

BOYER R. (2004), Une théorie du capitalisme est-elle possible ?, Odile Jacob, Paris.

COMMONS J.R. (1924), Legal Foundations of Capitalism, Transaction Publishers, New Brunswick and London [1995].

COMMONS J.R. (1934), Institutional Economics. Its place in Political Economy, Transaction Publishers, New Brunswick and London, 2 vol. [1990].

GREIF A. (2006), Institutions and the Path to the Modern Economy, Cambridge University Press, Cambridge.

HEDOIN C. (2009a), “Weber and Veblen on the Rationalization Process”, Journal of Economic Issues, vol. 43, n° 1, 167-187.

HEDOIN C. (2009b), La relation entre théorie et histoire dans les approches institutionnalistes et historicistes en économie : essai de reconstruction rationnelle du programme de recherche de l’institutionnalisme historique, thèse de doctorat en sciences économiques, Université de Reims, 646 pages.

HEDOIN C. (2010), « Did Veblen Generalize Darwinism (and Why Does It Matter) ? », Journal of Evolutionary Economics, vol. 44, n° 4, 963-989.

NORTH D.C. (1982), Structure and Change in Economic History, Norton & Company, New York, Londres.

NORTH D.C. (1990), Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge University Press, Cambridge.

NORTH D.C. (2005), Le processus du développement économique, Editions d’Organisation, Paris.

SCHMOLLER G. (1905-08), Principes d’économie politique, 5 vol., V. Giard & E. Brière, Paris.

VEBLEN T. (1899), Théorie de la classe de loisirs, Gallimard, Paris [1978].

VEBLEN T. (1904), The Theory of Business Enterprise, Cosimo Classic, New York [2005].

VEBLEN T. (1914), The Instinct of Workmanship, and the State of the Industrial Arts, Cosimo Classic, New York [2006].

WILLIAMSON O. E. (1975), Markets and Hierarchies : Analysis and Antitrust Implications, Free Press.

WILLIAMSON O.E. (1985), The Economic Institutions of Capitalism, Free Press.

Mots clés : Coase – Commons – Droit – Institutionnalisme – Règles – Schmoller – Transactions – Veblen – Williamson

Comment citer cet article :

Hédoin, Cyril (2011), « Institutionnalisme en économie », in V. Bourdeau et R. Merrill (dir.), DicoPo, Dictionnaire de théorie politique. http://www.dicopo.fr/spip.php?article127